Depuis quelques temps, mon sommeil se vide. Je ferre les somnifères pour tenter de le retrouver. J’interfère chimiquement avec le cours du temps. Mais en vain. Mes rêves me fuient. J’hallucine. Moi qui croyais bien faire. Je les gardais, au creux de mes pupilles pour ne pas les rendre trop vite aux étoiles. Je protégeais mon investissement onirique comme un banquier s’accroche à ces billets verts.

Mais depuis quelques temps, mon champ optique est dévasté, rongé par la veille de quart qui garde les remparts, par ces soldats inquiets cachés derrière les meurtrières. Comme si un petit imprévu pouvait rompre la préservation de mon équilibre précaire.
Je reste un funambule déjouant les lois de l’attraction. Du haut de mon fil souple, je regarde les gens, surtout ceux que cet affront ne défit pas, ceux qui osent sans oser, tellement oser pour eux est une toute autre forme de courage.

J’ai toujours pensé que pour réussir, il ne fallait pas avoir peur de se planter. Et je ne parle pas là d’initiative. Initier, c’est trop souvent lancer des dés sans avoir à parier et partir en courant. Un petit coup de pouce, tout au plus.

La loi du risque exclu de facto les gratteurs. Elle ne se contente pas des esquisses frileuses décalquées à tâtons, ou des estimations hâblées des analyses superficielles. Elle ne répond qu’au trait profond et volontaire, au don total de soi.
Car se livrer à cœur ouvert et à corps perdu dans un rêve est une aventure sans promesse ni compromis. L'affairement est sans limite. La passion est dévorante, harassante et sincère. Il faut y croire dur comme fer, ramer, souffrir, faire sortir ses trippes pour parvenir à réaliser un jour ce que la nuit nous livre, tant il est vrai qu’accoucher n’est pas une chose facile. Tant il est vrai que donner vie aux songes qui m’habitent pourrait faire de moi ce que j’attends encore d’être.