On n'imagine pas que ce qu'on dit, que ce qu'on écrit, que ce qu'on éprouve sera un jour, peut-être proche, oublié, non seulement de ceux qui ont entendu et lu, mais même de nous-mêmes, de sorte que la vie fait des brouillons.

On n'imagine pas les circonstances de l'oubli, on se sent capable à chaque instant, par l'effort de notre imagination et de notre mémoire, de transporter jusqu'au dernier instant cet événement insignifiant, comme une preuve que l'oubli n'est pas fatal -- mais on ne se doute pas que ce projet même, on finira par l'oublier et par ne plus y prendre garde. Parfois on retrouve un texte oublié, on le lit comme celui d'un autre et on y découvre des choses qu'on croyait n'avoir découvertes qu'hier -- on s'étonne de les entendre prononcées par une voix enfantine.

On ne vit pas le présent comme s'il était destiné à l'oubli, et pourtant, on pourrait tout aussi bien dire le contraire, qu'on oublie chaque seconde, qu'on s'oublie dans le sens où on n'entre pas dans la substance de la vie, on ne pense pas à l'avenir, mais on ne pense pas non plus au présent, on laisse les choses se passer en nous et autour de nous, et parfois on est euphorique, parfois on est triste, mais d'une certaine façon, par tous ces états, on ne se sent pas concerné. J'espère seulement qu'un jour je serai, moi aussi, de ceux qui paraissent savoir pourquoi leur existence est importante, qui semblent avoir compris ce que signifie ce mot «importance». Découvrir ce lieu où un regard aimant donnera sa signification à mon plaisir de vivre, lieu où rien ne mène puisque rien n'en procède. Ce lieu d'une dépendance que je redécouvre parfois, dans une phrase musicale, dans un paysage, dans l'émotion d'une réminiscence.

Je sais que c'est le sens de ma vie, bien que cela n'en ait aucun. Je sais que recréer ce monde de l'enfance avec les matériaux du monde adulte est ce à quoi je consacrerai mes jours. Je ne le ferai pas par vocation, ni par devoir, ni par plaisir, mais parce que, simplement, je n'imagine rien d'autre à faire. Ceci n'est encore rien ; je sais qu'il me reste à vieillir, je devine que ma vie me surprendra, qu'elle s'emplira et qu'il ne sert à rien de chercher à l'anticiper, de tenter de comprendre aujourd'hui la signification qu'aujourd'hui prendra demain.